Prévenir les féminicides en investissant dans le logement social ainsi que dans le réseau d'aide destiné aux femmes

Une recherche Pan québécoise sur la violence faite aux femmes et l’itinérance.

Les dernières semaines au Québec ont été difficiles au niveau de la violence faite aux femmes : sept féminicides en autant de semaines. La violence envers les femmes se traduit de bien des façons, entraînant des conséquences variées, souvent invisibles, mais bien réelles pour celles qui doivent les subir.Nos travaux révèlent que les femmes violentées font face à de nombreux défis au moment de sortir d’une relation violente et peinent souvent à stabiliser leurs conditions, les plaçant dans des contextes où elles sont susceptibles de voir leur sécurité compromise.

Une équipe de recherche constituée de chercheuses et de partenaires provenant de partout au Québec et issus de différents domaines, codirigée par la professeure Catherine Flynn de l’UQAC, a récemment publié un important rapport de recherche montrant les liens entre la violence conjugale et l’itinérance. Cette étude qualitative basée sur 46 entrevues de type récits de vie et sur 10 groupes de discussion réunissant près de 200 actrices et acteurs des milieux communautaires a été menée dans 8 régions du Québec. Elle a permis de dresser un portrait plus juste des enjeux rencontrés par les femmes violentées, alors que le manque de dépistage, de soutien, de lieux d’hébergement et de logements sociaux ont pu mener celles-ci vers des trajectoires d’itinérance et ont créé des contextes où elles ont craint pour leur sécurité.

Pour la conclusion de cette étude, 10 recommandations ont été formulées afin de faire bouger les choses :

1.     Déployer des politiques, des plans d’action et des pratiques en matière de violences faites aux femmes qui prennent en considération l’imbrication des différentes formes de violence dans les parcours de vie des femmes.

2.     Garantir l’accessibilité à des services de première ligne et sur l’ensemble du corridor de services en soutenant les organisations communautaires concernées dans l’amélioration de leurs pratiques auprès des femmes violentées qui vivent des situations d’itinérance, et ce, en tenant compte des spécificités et des réalités exprimées dans les différentes régions du Québec, et pour ce faire :

Consolider le financement des ressources d’aide et d’hébergement pour femmes violentées, pour femmes vivant de multiples problématiques sociales et pour femmes en situation d’itinérance de manière à garantir l’accès à un hébergement d’urgence aux femmes, et à leurs enfants, qui en ont besoin ;

Créer et développer de l’hébergement transitoire (2 à 5 ans) pour les femmes et leurs enfants, de manière à faciliter la stabilisation de leurs conditions de vie à la sortie d’un contexte de violence ; faciliter la mission des organismes spécialisés dans l’intervention auprès des femmes (centres de femmes, centres d’aide et de lutte contre les violences à caractère sexuel, maisons d’hébergement pour femmes violentées) de manière à ce qu’elles puissent mieux dépister, intervenir, améliorer leurs pratiques auprès des femmes violentées en situation d’itinérance et exercer leur mission de transformation sociale.
Soutenir les organismes spécialisés en itinérance de manière à ce que ceux-ci développent des pratiques d’intervention informées par le trauma auprès des femmes.

Développer du logement social et communautaire permanent pour les femmes et leurs enfants, de manière à ce que celui-ci réponde à leurs besoins (ex. : proximité avec les réseaux de transport, accessibilité aux services de santé et aux services sociaux, etc.).

3.     Développer des politiques et des pratiques en matière d’itinérance des femmes qui proposent des réponses sociales basées sur une approche d’analyse différenciée selon les sexes dans une perspective intersectionnelle (ADS+), et qui s’inscrivent plus largement dans une stratégie globale d’action de la santé, du bien-être et des conditions de vie des femmes.

4.     Développer des outils de détection de manière à insérer la notion de contrôle coercitif dans les pratiques des différents acteurs du Réseau de la santé et des services sociaux, des milieux policiers et des acteurs des milieux sociojudiciaires, de même que dans les programmes sociaux destinés aux femmes.

5.     Former les corps policiers afin qu'ils puissent mieux dépister les situations de violence de la part de partenaires intimes qu’ils rencontrent dans leur pratique et intervenir avec diligence et sensibilité.

6.     Sensibiliser les Directions de la protection de la jeunesse afin que celles-ci puissent mieux comprendre les conséquences des violences subies par les femmes au cours de leur vie. Une formation obligatoire en matière de violence conjugale permettrait d’orienter les décisions relatives à la garde des enfants de manière à éviter de disqualifier les mères qui en portent les marques et de discréditer la parole de celles qui craignent pour la sécurité de leurs enfants dans le cas où ceux-ci sont confiés à un père violent.

7.     Transformer les pratiques mises de l’avant auprès des filles (enfants et des adolescentes) dans les établissements rattachés aux Directions de la protection de la jeunesse, en éliminant les actions punitives et en les accompagnant, à l’aide d’une approche informée par le trauma, afin de leur permettre de surmonter les différentes violences qu’elles ont subies alors qu’elles étaient enfants ou adolescentes.

8.     Consolider et poursuivre le financement de la production de connaissances sur les liens entre l’itinérance et les violences perpétrées envers les femmes de manière à laisser la parole à celles qui n’ont que très peu été entendues jusqu’à maintenant, soit celles qui accèdent plus difficilement aux ressources comme les femmes autochtones, les femmes noires ou racisées et les femmes allophones.

9.     Renforcer les normes d’éthique au sein des établissements du Réseau de la santé et des services sociaux, au sein des corps policiers et des instances sociojudicaires afin d’assurer le secret professionnel, de protéger le respect de la vie privée, et de garantir le traitement juste et sans discrimination de toutes les femmes violentées.

10.  Faciliter l’accessibilité à l’aide sociale de dernier recours en prenant en considération les conséquences des violences en tant que contraintes limitant les possibilités d’insertion sociale et économique des femmes violentées.

L’équipe de recherche se dit préoccupée par les investissements timides annoncés dans le budget québécois déposé le 25 mars dernier, alors que seulement 22,5 millions sont prévus dans la lutte contre la violence conjugale, et que le gouvernement projette la création de 500 nouveaux logements sociaux. Alors qu’une femme sur quatre ayant participé à l’étude a subi une ou plusieurs tentatives de meurtre et que la grande majorité d’entre elles ont subi de la violence post-séparation, il apparait urgent que les ministères concernés mettent en action les dix recommandations formulées de manière à respecter leurs engagements quant au respect des droits fondamentaux des femmes violentées.

Pour consultation:  Étude sur le site du Fonds de recherche du Québec – Société et culture

Équipe de recherche :

  • Chercheuses principales : Catherine Flynn, PhD, Université du Québec à Chicoutimi et Marie-Marthe Cousineau, PhD, Université de Montréal
  • Co-chercheuses, co-chercheur : Isabelle Marchand, PhD, Université du Québec en Outaouais, Philippe-Benoit Côté, PhD, Université du Québec à Montréal, Mylène Fernet, PhD, Université du Québec à Montréal, Roxane Caron, PhD, Université de Montréal, Dominique Damant, PhD, Université de Montréal
  • Organismes partenaires-chercheurs : Relais-Femmes, Fédération des maisons d’hébergement pour femmes, Réseau des tables régionales de groupes de femmes du Québec, Réseau solidarité itinérance du Québec
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